La Machine infernale de Cocteau

Créée en 1934, La Machine infernale est une pièce où Jean Cocteau exploite la thématique qui lui est chère du mythe d’Oedipe.

« Regarde,spectateur, remontée à bloc, de telle sorte que le ressort se déroule avec lenteur tout le long d’une vie humaine,une des plus parfaites machines construites par les dieux infernaux pour l’anéantissement systématique d’un mortel. »
Page 35.


L’ouverture du mythe

Le mythe d’Oedipe est un poncif dans l’oeuvre du Cocteau aussi bien auteur que cinéaste. Dès ses débuts avec le recueil de poèmes La Danse de Sophocle et jusqu’à son film Le Testament d’Orphée où l’on voit passer, sur le bord de la route, l’Oedipe aveugle que mène sa fille Antigone, le thème thébain se voit sans cesse adapté, transformé, et enrichi par la polymorphie à laquelle le soumet l’artiste.

La Machine infernale naît avant tout de l’idée d’un préquel à l’Oedipe Roi de Sophocle, puisque c’est la rencontre avec le Sphinx qui intéresse d’abord Cocteau. Cet acte est sûrement d’ailleurs le plus mémorable par son inventivité et par les choix de Cocteau. Le Sphinx devient une sphinge – à l’image des sculptures qu’on apercevra dans La Belle et la Bête et qu’on retrouve dans son jardin – et acquiert une humanité qui la pousse à s’amouracher d’Oedipe lui-même. C’est un acte très intéressant, pas forcément facile à lire, mais qui contient peut-être le plus beau passage de la pièce : la tirade du Sphinx.

« Et je parle, et je travaille, je dévide, je déroule, je calcule, je médite, je tresse, je vanne, je tricote, je natte, je croise, je passe, je repasse, je noue et dénoue et renoue, retenant les moindres nœuds qu’il me faudra te dénouer ensuite sous peine de mort ; et je serre, je desserre, je me trompe, je reviens sur mes pas, j’hésite, je corrige, enchevêtre, désenchevêtre, délace, entrelace, repars ; et j’ajuste, j’agglutine, je garrotte, je sangle, j’entrave, j’accumule, jusqu’à ce que tu te sentes, de la pointe des pieds à la racine des cheveux, vêtu de toutes les boucles d’un seul reptile dont la moindre respiration coupe la tienne et te rende pareil au bras inerte sur lequel un dormeur s’est endormi. » – Page 95.


Au delà de l’inventivité de Cocteau, qui se manifeste de bien des manières, la référentialité de son texte permet de l’ouvrir vers d’autres interprétations. Ainsi la première scène est clairement inspirée de l’ouverture d’Hamlet, introduisant un « fantôme » (c’est même le nom de l’acte I), celui de Laïus, venu prévenir sa femme et Tirésias du malheur à venir. J’aime ce genre de « syncrétisme », le métissage des mythes qui veut qu’ils s’enrichissent l’un l’autre. Car ici, Oedipe est enrichi par Hamlet mais aussi inversement. L’analogie n’est d’ailleurs pas fortuite, puisque Freud, à qui on associe automatiquement la figure d’Oedipe, avait d’abord pensé à Hamlet pour nommer son syndrome. Le puissant attachement du héros shakespearien à sa mère (souligné particulièrement par certaines mises en scène de la pièce, je pense à Il nous faut arracher la joie aux jours qui filent de Benjamin Porée) répond tout à fait à l’oeuvre de Sophocle.

Humour et ironie

Le texte est marqué par une forme de cynisme, d’ironie toute tragique qui met en valeur la mécanique infernale des desseins divins. Les dialogues sont riches en double sens, que le spectateur, même non averti, ne peut ignorer, puisque dès l’ouverture de la pièce la voix de Cocteau lui-même dévoile d’avance toute l’intrigue.

Les personnages déploient sans cesse toutes formes de fusils de Tchekhov : Jocaste parle de son écharpe qui finira par la tuer, ou de sa broche qui lui causera bien du malheur. Elle finira pendue par la première et son fils-mari les yeux crevés par la seconde. Référentialité de Cocteau ici encore, qui pense à Isadora Duncan morte étranglée par son écharpe, prise dans la roue de sa voiture.

Les paroles des personnages annoncent un dénouement gros comme une maison qui ne fait que renforcer tout au long du texte l’idée de cette machine infernale présente depuis le titre et à laquelle les personnages ne peuvent échapper, ni les hommes ni les dieux qu’on suggère eux-mêmes gouvernés par des forces plus puissantes encore.

Interrogation personnelle sur la lecture de théâtre

J’ai eu une expérience de lecture un petit peu décevante, ou du moins assez vide d’émotions, car je ne suis pas entrée dans la lecture avec des attentes. C’est une pièce que j’ai lu car je voulais la faire étudier à un de mes élèves, et ce contexte a sûrement influencé ma vision qui a tout de suite été dans l’analyse brute et qui a laissé moins de place aux ressentis plus personnels.

J’ai le sentiment d’avoir eu une vraie distance durant ma lecture, et j’ai l’impression d’avoir de plus en plus de mal à lire du théâtre. Je suis loin de la passion qui m’emportais à la lecture de Shakespeare. Je pense mener une réflexion là dessus, car je ne sais pas vraiment si je me détache du théâtre où si Cocteau m’inspire juste moins que le dramaturge anglais ! J’envisage pour cela de me lancer dans le streetcast, une forme de podcast court et avec peu ou pas de préparation, qui laisse beaucoup de place à l’introspection et aux réflexions sur le vif. J’ai découvert ce format récemment avec ceux de La Luciole Littéraire, si la littérature vous intéresse jetez-y un oeil.

Par ailleurs je pense poursuivre mes lectures de réécritures du mythe d’Oedipe en me lançant bientôt dans L’Elu de Thomas Mann !

Jean Cocteau, La Machine infernale, Paris, Le Livre de Poche, [1934] 2002.
185 pages, 4,10 euros.

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La Bibliothèque enchantée

La Bibliothèque enchantée est un roman publié en 2010 par l’auteur égyptien Mohammad Rabie. Il s’agit de son premier ouvrage, traduit pour la première fois en français en ce début d’année par Stéphanie Dujois.

« La bibliothèque peut sembler très anarchique. Cependant, vous avez du remarquer que chaque livre est précédé d’un autre et suivi d’un troisième – nous les appelons le « précédent » et le « suivant ». Si vous ouvrez la page de garde de n’importe quel livre, vous y trouverez le titre du précédent, et sur la dernière page vous lirez celui du suivant. Ainsi, la place d’un ouvrage est immuable, à moins que quelqu’un ne l’enlève d’une étagère pour le remettre ailleurs qu’à sa place. »
Page 36.

Ce livre est une découverte bienvenue !

J’ai lu ce livre grâce à la blogueuse et booktubeuse Antastesia, qui organise chaque mois un « club de lecture », où elle nous propose plusieurs lectures communes. Cela faisait longtemps que j’avais envie d’y participer, car je n’ai pas beaucoup lu de littérature étrangère et elle a tendance à en proposer beaucoup. Parmi les romans proposés dans le club de lecture du mois de février, en partenariat avec le salon Maghreb-Orient des livresLa Bibliothèque enchantée m’a tout de suite attirée.

Cela fait effectivement quelques temps que j’envisage de mener un projet de recherche sur le thème des bibliothèques en littérature ; tout particulièrement en tant qu’objets littéraires privilégiés d’une forme de réalisme magique à la Borges, dans la lignée de sa fameuse nouvelle « La Bibliothèque de Babel ». Mes attentes se sont révélées réalistes. Le titre du roman est plutôt évocateur, et le résumé ne laisse aucun doute sur le contenu de l’ouvrage.

C’est aussi un agréable roman à deux voix.

La Bibliothèque enchantée est un roman à deux voix. Chaque chapitre voit s’opérer un changement de narrateur : d’un côté Chaher, fonctionnaire du ministère des « Biens de mainmorte », chargé d’un rapport sur la bibliothèque Kawkab Ambar, un bâtiment tombé dans l’oubli et menacé par la construction d’une nouvelle ligne de métro ; de l’autre Sayyid, vieil intellectuel cynique, habitué de cette bibliothèque et qui semble en connaître très long à son sujet.

Cette alternance de narrateur permet un roman à la lecture particulièrement agréable. Les deux caractères sont plaisants. Chaher, probablement le plus proche du lecteur lambda, est très attachant, entre sa vie somme toute assez banale et son goût pour la lecture, sa résignation à faire ce qu’on lui demande et le léger goût d’absolu qui sommeille au fond de lui. Il découvre la bibliothèque en même temps que nous, ce qui renforce sa figure de double du lecteur. Sayyid, lui, est piquant ; son nihilisme et son cynisme peuvent prêter à rire, inquiéter parfois, mais son air bourru attire notre sympathie.

Mais le rythme de la narration est géré de manière déconcertante.

Les changements de point de vue viennent surtout combler un manque au niveau de la narration. Le roman n’offre pas une histoire palpitante, pleine de suspense et d’action. Amateurs, passez votre chemin. Dès le résumé, beaucoup de choses sont déjà dévoilées. Reste le plaisir de la lecture : il s’agit pour le récit d’accompagner le lecteur à la découverte de la bibliothèque Kawkab Ambar et de ses étrangetés. Les personnages narrateurs ne sont pas non plus au coeur de l’histoire ; ils sont seulement prétextes à la présentation du lieu. Le vrai sujet, c’est la bibliothèque.

Le rythme est également surprenant. Avec ce roman, on a l’impression de ne pas voir le temps passer. Chaher a un mois pour rédiger son rapport. Mais chaque chapitre ne raconte jamais plus d’un jour (et souvent il en faut deux, un pour chaque personnage, pour que se passent 24 heures). On n’a pas l’impression que le temps passe si vite. Dès lors, la fin du roman arrive de manière très abrupte et confuse. Le lecteur est laissé sur sa faim. Peut-être Chaher ressent-il la même chose, coupé dans son élan, mais j’ai trouvé cette impression désagréable.

C’est un roman qui donne envie de lire !

J’ai eu beaucoup de plaisir à voir que ce roman citait d’autres oeuvres littéraires… En même temps, puisqu’il parle d’une bibliothèque, il fallait s’y attendre ! J’apprécie beaucoup les romans qui en évoquent d’autres dans leur narration. En général les oeuvres sont magnifiées par la description qui en faite, et cela crée en moi un grand désir de les lire.

D’autant qu’ici, La Bibliothèque enchantée a rappelé à mon souvenir des ouvrages que j’avais relégué dans un coin de ma mémoire, alors qu’ils m’intéressent beaucoup : j’ai désormais très envie de reprendre Ulysse de James Joyce, ce roman irlandais où le personnage principal, Bloom, revit l’Odyssée en une journée, dans les rues de Dublin ; je rêve de me procurer le Codex Seraphinianus, encyclopédie d’un monde imaginaire, rempli de dessins surréalistes légendés dans une langue inventée par son auteur, indéchiffrée jusqu’alors ; je souhaite me remettre à Borges, figure tutélaire quand on parle de bibliothèques, et dont on croise le nom entre les pages de l’ouvrage.

En bref…

Ce roman est agréable à lire, bien qu’inégal dans sa narration et décevant sur sa fin. Cela reste une belle expérience littéraire qui nous permet d’entrer dans le monde de Mohammad Rabie, qui nous partage son amour de la littérature avec l’image de cette bibliothèque étonnante et fantastique.

L’auteur sera présent dimanche 10 février au salon Maghreb-Orient des Livres. Il participera à un entretien mené par Sean J. Rose à 16h30, suivi d’une dédicace à 17h.

Mohammad Rabie, La Bibliothèque enchantée, Paris, Actes Sud, « Sindbad », 2019.`
175 pages, 19 euros.